Le rôle du père dans un accouchement non-médicalisé

Extraits d'un échange sur la liste "Naissance"

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From: Andreine &/o Bernard Bel <contact@bioethics.ws>
Date: Wed, 9 Aug 2000 02:52:48 +0530
Subject: [Naissance] le role du pere

R. B. a écrit:

>[...] je ressens un énorme besoin de liberté de la part des femmes
>présentes ici et je m'interroge sur la place qu'elles comptent
>laisser/donner aux compagnons ?

Ce qu'on a surtout lu jusqu'ici, c'étaient les renvendications de liberté de celles qui ont vécu une violation flagrante de leur intégrite physique et morale. C'est à elles d'ouvrir le chemin pour leur couple. La question est donc de savoir jusqu'où, et de quelle manière, leurs compagnons les suivront dans cette évolution. C'est une question qui restera longtemps ouverte, comme d'ailleurs celle (qui lui est liée) sur le "contrat" ou "projet" d'accouchement, car il y a autant de réponses que de couples. Ajoutons qu'elle se pose dans un climat de souffrance qui bouleverse profondément les rapports du couple, comme le montre L. dans son témoignage, et ça rend les choses plus difficiles.

Je vois deux questions distinctes dans celle de "la place du compagnon". La première est de le situer, aujourd'hui, dans ce qui a été vécu, et de remettre en question la neutralisation (la déresponsabilisation) du père dans une situation d'urgence médicale (justifiée ou non). Jean-Claude a bien fait de rappeler que le corps médical essaie de se déculpabiliser en accordant au père un rôle purement rituel - couper le cordon ombilical - justement parce que c'est pour lui un acte sans importance (au point qu'on s'en débarrasse le plus tôt possible, comme vous le savez).

Pour ce qui est de l'accouchement médical, je n'ai pas grand chose à dire, sinon que je vois les choses de l'autre côté de la lorgnette. L'an dernier, j'ai accompagné à l'hôpital une femme sur le point d'accoucher. "Accompagné" en tant que chauffeur, bien entendu! Elle était inquiète au sujet d'un de ses enfants hospitalisé à la suite d'un accident. Si toi, R., tu vomis après avoir vu du sang, moi c'est en entrant dans cet hôpital (ultramoderne, à Bordeaux) que je me suis senti très, très mal pour elle. J'avais hâte qu'on en ressorte et qu'on reprenne le chemin de la Maison de naissance [de Sarlat]...

Il me semble qu'il y a une deuxième question dans la question de R.: si certaines femmes revendiquent une plus grande liberté, voire une liberté totale, au point d'envisager d'accoucher sans assistance, alors où situent-elles leurs compagnons?

En premier lieu, l'ANA (accouchement non-assisté) ne peut pas être une revendication ni une utopie (un modèle projeté dans l'avenir). La seule revendication au sujet de l'ANA, c'est qu'on cesse d'en faire un exploit pour sportifs de l'extrême (style "escalade à mains nues"), qu'on commence à l'inclure dans les statistiques et qu'on l'envisage comme un acte responsable. Ne serait-ce que parce que c'est un des meilleurs terrains d'observation pour comprendre le processus physiologique de la naissance, pourvu que l'on soit dans de bonnes conditions climatiques et sanitaires.

La place de l'homme me paraît être ici celle qu'il tient dans le couple, ni plus ni moins. R. a écrit que le père intervenait à 50% dans la parenté... Soit, mais on pourrait aussi argumenter que le père n'est qu'un malheureux spermato, parmi des milliards, happé par un gigantesque ovule ;-) Dans les récits d'accouchements non médicalisés il y a toutes sortes de cas de figure, y compris pour différentes naissances au sein d'un même couple. Il y a des femmes qui cherchent la solitude, d'autres qui sont en "fusion" avec leur compagnon, d'autres qui préfèrent une compagnie féminine, enfin celles qui veulent un mari bricoleur/docteur dans une approche "do-it-yourself" caractéristique des sixties. (Voir par exemple "Unassisted Homebirth, an Act of Love", par Lynn M. Griesemer. Charleston: Terra Publishing, 1998)

Dans l'accouchement "non assisté" que j'ai vécu en tant que père (voir <http://www.bioethics.ws/birth/sauvage-fr.htm>) mon rôle était... d'assister! (D'où les guillemets...) Je devrais plutôt dire "accompagner", mais je ne suis pas sûr de pouvoir décrire cet accompagnement, verbalement, avec autre chose que des anecdotes qui le feraient classer dans la catégorie "psychologique". C'est la trace qui en reste sur l'enregistrement sonore que nous avons réécouté vingt ans plus tard: quelques mots sans queue ni tête, et des respirations qui n'en finissent pas. Si ma compagne était "sur une autre planète" (comme le dit Michel Odent), j'y étais avec elle, et il m'a d'ailleurs fallu plusieurs jours à en redescendre.

Pour donner une comparaison avec une situation plus familière, ce vécu de couple ressemble à la première nuit passée dans les bras de l'être aimé: on dort ou on ne dort pas, souvent on ne fait même pas l'amour (comme si ça pouvait se "faire" - pauvre langue que la nôtre!), mais on est ensemble à chaque respiration. On n'a certainement pas envie que quelqu'un débarque avec un stéthoscope ou passe la tête derrière la porte en disant "ça va?"

Une nuit, lors d'un voyage, un voyeur nous avait surpris en train de faire l'amour sur une terrasse. J'avais envie de le balancer du 4e étage, car j'étais dans une rage folle. C'est dire combien je me sens révolté par vos récits de naissance "volées" (violées?).

Ce qu'on retrouve dans tous les témoignages de naissances "non-assistées" (que nous appelons "non médicalisées", vue l'importance de l'accompagnement éventuel), c'est leur dimension sexuelle. Je vais sans doute choquer les psy orthodoxes, mais je ne fais aucune distinction entre sexualité et plaisir. Le plaisir, pour moi, vient de l'accomplissement d'une fonction naturelle, ce qui implique que nous soyons à l'écoute de cette fonction... Il y a des sociétés humaines où les femmes n'éprouvent pas de plaisir pendant l'acte sexuel, parce qu'on les a mutilées de sorte que le plaisir reste l'apanage exclusif des hommes. La plupart trouvent donc tout a fait "naturel" de ne pas éprouver de plaisir, et considèrent les femmes qui jouissent comme de dangereuses hystériques. De même, 99,...% de femmes, dans les pays industrialisés, trouvent "naturel" que l'accouchement soit un événement douloureux - ou du moins elles font tout pour ne pas penser qu'il pourrait en être autrement dans leur cas. Même après avoir subi les pires outrages. (A propos du cheminement d'une femme de l'enfer au paradis, lisez Naissance médicalisée: le viol du 20e siècle de Leilah McCracken)

Fonction sexuelle, plaisir, peuvent prendre une infinité de formes qui dépendent de nombreux facteurs. (Pour son 7e accouchement, Leilah n'a pas du tout vécu la même chose que pour le 6e.) Bien sûr, la forme du bassin, son ouverture plus ou moins rapide, la morphologie de l'enfant, l'âge de la mère et sa disponibilité à l'activité involontaire, aboutiront à des durées très variables dans des conditions par ailleurs égales. La douleur intervient pour signaler que la posture n'est pas rigoureusement correcte. Pour certaines femmes, elle permet le retour au comportement instinctif, qui corrige la posture, alors que pour beaucoup d'autres (notamment celles qui ont une image idéalisée de l'accouchement "naturel") la douleur est au contraire un déclencheur de la peur.

C'est la peur, rappelons-le, qui permet à un être humain de se noyer, alors que son corps, même avec les poumons demi-pleins, est moins dense que l'eau! C'est la peur qui me faisait tomber d'une bicyclette qui aurait dû tenir debout toute seule, quand j'apprenais à faire du vélo. Alors, que la peur fasse capoter un acte sexuel ou un accouchement ne devrait étonner personne.

Tant que les femmes des sociétés modernes seront mutilées dans leur tête au sujet de l'accouchement, elles auront peur, et inévitablement devront se contenter de compromis ou d'artefacts pour minimiser la douleur. La préparation à l'accouchement telle que la présentent les médias me fait souvent penser à ces maquerelles qui enseignent aux prostituées novices comment se faire violer en éprouvant le moins possible de douleur et de dégoût.

Il ne faut donc pas classer les expériences d'accouchement non-assisté, ou non-médicalisé, à des fins de propagande, dans une catégorie unique, avec pour unique stéréotype celui de l'accouchement "orgasmique" en une ou deux heures. Evidemment, c'est de ceux-la qu'on parle le plus, parce qu'ils sont tellement différents du vécu ordinaire des femmes qu'on en envie de croire que ça peut devenir celui de toutes... Mais le plaisir que nous avons ressenti, pendant une bonne dizaine d'heures, ne ressemblait pas du tout à celui-ci.

[...] Parmi les témoignages les plus significatifs d'accouchement non-médicalisé, je pense à celui de Casey Makela, une sage-femme qui s'est retrouvée, un jour, par un concours de circonstances plutôt que par choix personnel, à accoucher seule, avec une dystocie d'épaule en prime. Elle explique comment elle a retrouvé confiance en ses propres ressources, et comment apres cette expérience elle s'est sentie une "meilleure femme" et une "meilleure sage-femme". (Voir Midwifery Today ou la version française sur <http://naissance.ws/docs/makela-fr.htm>)

Pour résumer, donc, il n'y a ni modèle ni exemple à suivre. ChacunE est différentE un jour différent...

Et le père dans tout ça? Aucune relation est parfaite; il y des pères qui ne "montent pas sur la petite planète" au moment voulu. Comme pour l'acte sexuel, il y a des jours "avec" et des jours "sans". Mais puisque le bébé, lui, n'attend pas, il arrive que la mère, le moment venu, ait envie d'être seule. J'aurais entièrement accepté cela de ma compagne... Vous allez dire: quid de la dimension sexuelle? A quoi je réponds que le plaisir n'implique pas forcement deux "partenaires".

Le besoin de s'isoler est un besoin organique chez les femelles mammifères. Il y a probablement des hormones, commandées par le cerveau profond, qui donnent ce signal au moment propice. C'est pourquoi ce besoin n'a rien à voir avec une bravade féministe radicale ni un rejet psychologique du père. J'ajouterai que, si la femme ne perçoit pas ce besoin de solitude (qui peut bien sûr inclure son compagnon), c'est qu'elle n'est pas prête à accoucher sans assistance. Casey Makela n'était pas prête, dans l'exemple ci-dessus. Ce qui est donc intéressant c'est comment elle a mûri pendant son accouchement.

C'est pourquoi ça me parait déplacé d'aborder la question d'accouchement non-assisté chez un médecin, unE sage-femme, ou dans un quelconque cadre institutionnel de la naissance. Si une femme est appelée à vivre cette expérience, on a peu de chances de la rencontrer dans ce contexte. Ou bien elle a déjà fait son chemin, et on ne l'y trouvera pas, ou bien elle fera ce qui lui reste à faire au dernier moment (comme plusieurs de nos amies qui n'en n'ont parlé à personne) et ça ne sert à rien de le "proposer" comme une démarche. Bref, si vous me rencontrez chez un médecin ou un psy en train de parler de ma sexualité, ça veut dire que ma sexualité pose problème, non? (A moins que je fasse du gringue au praticien...)

Ce que j'ai appellé "cette expérience", ici, c'est ce que Michel Odent appelle la "déculturation" de la naissance. Autrement dit, ne plus fonctionner selon un schéma culturel pré-établi - on sait combien le nôtre est iatrogène et aliénant - mais selon des besoins biologiques ressentis avec précision.

Bernard


From: Andreine &/o Bernard Bel <contact@bioethics.ws>
Date: Mon, 14 Aug 2000 00:39:57 +0530
Subject: Re: [Naissance] le role du pere

R.B. a écrit:

>Toutefois, est ce à l'homme de s'imposer et d'imposer ses choix, ou bien
>doit-il plutôt laisser la femme faire ses choix et aider à les faire
>respecter ???
>Grand débat philosophique en perspective

A ce sujet, je suis entièrement du côté du choix de la femme, puisque j'ai même écrit, dans un message ancien, que l'accouchement, c'est le choix de la mère... En complétant avec mon message récent, il est clair que je ne veux pas dire pour autant que le père devrait rester "dehors"; j'ai d'ailleurs parlé "d'accompagnement" dans un accouchement "non-assisté"...

J'avais écrit:

>>C'est pourquoi ce besoin n'a rien à
>>voir avec une bravade feministe "radicale" ni un rejet psychologique du
>>père. J'ajouterai que, si la femme ne perçoit pas ce besoin de solitude
>>(qui peut bien sûr inclure son compagnon), c'est qu'elle n'est pas prête à
>>accoucher sans assistance.

R. répond:

>Réflexion intéressante, je n'y avais jamais pensé ainsi auparavant,
>encore un effet de la "culture" actuelle de la naissance ("le mari 'doit'
>assister à l'accouchement"), peut-être ?

Il me semble que la "culture" de la naissance (tu fais bien de mettre des guillemets, car c'est justement la culture qui est en cause, plutôt que la naissance) assigne aux hommes, comme aux femmes, des roles désignés d'avance: le père "doit" assister, ou au contraire doit "laisser faire", etc. Ça me choque même dans le bouquin "Unassisted Homebirth, an Act of Love" où l'on lui attribue encore un rôle prédéfini, même si c'est un projet autrement plus intéressant que d'obtenir un strapontin en salle de naissance.

Tous ces projets sont bouleversés dans les situations réelles, avec des conséquences le plus souvent dramatiques, mais parfois sublimes.

J'ai jeté en pâture quelques images faisant le rapprochement entre l'accouchement et l'acte sexuel. Ça n'a rien d'une provocation. "An act of love", c'est ce qu'ils veulent dire, les Griesemer: la naissance est le deuxième acte de l'acte d'amour, elle mérite donc le même respect et le même climat de sérénité et d'intimité.

A l'opposé, on a le culte de l'accouchement orgasmique comme une sorte "d'orgie païenne", style New-Age ou "peace and love" avec beaucoup d'encens (chimique) et quelques mantras. Ils sont rigolos, les Américains. Mais si ça leur fait plaisir?

On a aussi l'incontournable Leilah McCracken qui, dans "Resexualizing Childbirth", révèle aux futures mères que la meilleure préparation à l'accouchement c'est encore de se masturber abondamment. (Elle fournit un mode d'emploi pour celles qui n'ont pas encore compris. Jesus! :-) Et la place de l'homme, dans tout ça? Disons qu'elle s'adresse à des femmes dont l'homme, justement, n'assume pas sa place. (Combien d'hommes ne touchent plus leur femme, sexuellement, quand elle est enceinte? C'est d'ailleurs interdit par de nombreuses cultures - entre autres en Inde.) Ecartons tout jugement moral, le message est: "Si vous rêvez d'accoucher dans le plaisir, commencez par rechercher ce plaisir chaque fois qu'il s'offre à vous, et physiquement avec ce même corps qui va donner la vie."

Je pense qu'il y a une vérité commune à travers ces multiples manières de vivre la naissance en dehors du cadre médicalisé. Au lieu de parler d'accouchement "non-assisté" ou "non-médicalisé" on devrait peut-être tout simplement parler s'accouchement "sexualisé", voire "resexualisé"... Ca me paraît une manière plus saine d'aborder la question, sous condition de ne pas enfermer la sexualité dans ses schémas culturels habituels de refoulement. Au lieu de se dire "pourquoi ai-je eu mal en accouchant?" on ramènerait la question à quelque chose de plus général: "Pourquoi j'ai mal dans un acte sexuel?" et on pourrait aussi se demander: "Pourquoi on me FAIT MAL?" et enfin: "QUI me fait mal?"

C'est pour ça que je parlais des femmes mutilées qui n'ont pas de plaisir sexuel. Un ami qui travaille au Mali depuis une trentaine d'années nous disait que dans des régions frontalières les femmes sont furieuses après leurs maris parce qu'ils traversent la frontière pour coucher avec des femmes non excisées. Les hommes se sont quand même aperçus que coucher avec une femme qui éprouve du plaisir, c'est plus agréable que la poupée gonflable à la maison. Certainement, ils ont aussi vu des cassettes X avec des femmes non excisées qui poussaient des "Aaah!"... Notre ami disait que c'était le seul moyen que son groupe activiste ait trouvé efficace pour faire avancer la prise de conscience sur l'excision: avertir les femmes que, si elles excisent leurs filles, plus tard leurs maris iront les tromper de l'autre cote de la frontière. Tout ça pour dire qu'en parlant de plaisir, plutôt que d'acte d'amour et de sécurité, on peut faire avancer les gens les plus coincés.

Excusez ce long détour, mais c'était pour conclure qu'on ne peut pas se laisser imposer une attitude normative par rapport à la naissance, de la même manière que, depuis quelques décennies au moins, la plupart d'entre nous s'estiment responsables de leurs pensées et actes en matière de sexualité. Ce n'est pas plus au médecin, aujourd'hui, de nous dire ce qu'est une naissance "normale", que c'était au prêtre de nous enseigner le "sexuellement correct"...

[...]

Bernard


Date: Wed, 13 Sep 2000 23:15:18 +0200
From: Andreine &/o Bernard Bel <contact@bioethics.ws>
Subject: "Non merci" - le rôle du père

Dans la série "le rôle du père" je vous fais passer cette anecdote sur Gloria Lemay rapportée par Marypascal.

[...]

Elle nous a raconté qu'elle était allée à une naissance, un jour, et qu'après 5 heures de post-natal avec cette famille, elle a dit: "Je voudrais faire un examen au bébé."

Le papa dit : "Non merci"

Elle: "Mais écoute, je dois le faire, c'est mon job"

Papa: "Non merci, Gloria, mais nous ne voulons pas"

Elle: "Mais écoute, vous m'avez engagée pour ça, et si le bébé a des problèmes, et si, et si, et si..."

Papa: "Non merci, Gloria"

Elle dit qu'elle est partie en furie après cet homme, qu'elle pensait, en auto, à tous les moyens possibles de le castrer, de l'humilier pour l'avoir empêchée de faire son job, qu'il remettait en question son rôle de sage-femme.

Et puis, elle dit :"Je suis sortie de moi-même, et me suis regardée, et j'ai vu. J'ai vu une sage-femme comme toutes les autres, comme toutes celles qui sont si dures, corporatistes, vieilles, effrayées. Et j'ai ri, ri de tout mon coeur!"


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